mercredi 8 juillet 2026

Sang d'encre

 


VVRRRR 

VRRRRRRRRR 

VRRRRRRRRRRRR

C'est la dernière séance, "après ça je peux mourir tranquille" comme dirait le commentateur sportif Thierry Roland. Littéralement.

 

VRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

J'en ai assez des aiguilles, mais je suis là pour terminer ce que j'ai commencé et ce n'est pas la maladie qui m'arrêtera. Non, elle n'aura pas ma peau.

 

VRRRRRRRRRRRRRR

 

À voir mon corps intégralement tatoué vous pourriez légitiment vous demander si ce n'est pas un cancer de la peau. Mauvaises langues...faites attention au cancer du palais.

 

VVVRRRRRRRRRRRRRR

 

Est-ce que ça fait mal ? Non, on s'y habitue, comme à la chimiothérapie. 

 

VVVRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

Mais à choisir, je préfère que les aiguilles me transpercent la peau avec de l'encre plutôt qu'avec un médicament. 

 

VVVRRRRRRRRRRRRRR

 

Certes, les réactions sur mon épiderme sont quasi identiques, allant de douleurs et hématomes, rougeurs, gonflements jusqu'aux démangeaisons.

 

VVVRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

Et puis quand vous avez pris ce genre de décisions, vous ne pouvez plus renoncer.

 

VVVRRRRRRRR

 

Après toutes ces séances, toutes ces épreuves, j'ai compris que la douleur était nécessaire à la vie. Un passage obligatoire. 

 

VVVRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

Ce sont les cicatrices qu'elle laisse derrière elle qui témoignent de votre existence. 

 

VVVRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

Et c'est ce que raconte cette immense fresque que je suis en train de me faire tatouer dans le dos. 

 

VVVRRRRRR

 

Ma vie dans ses moments de victoires et défaites, les hommages aux êtres aimés et regrettés.

 

VVVRRRR

 

J'ai eu de longues heures pour méditer sur tout ça, j'ai aussi dormi. 

 

VVVRR

 

C'est l'avantage de la position, quand on se fait tatouer le dos. 

 

VVVRRRRRRRRRRRRR

 

Enfin, tout dépend des zones, s’il ne pique pas trop près de la colonne vertébrale ou des côtes.

 

VVRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

L'apparition des "pens" -vous savez ces gros stylos- y est pour beaucoup, il faut l'avouer. 

 

VVRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

Avant, avec les machines à bobines, l'expérience pouvait vite tourner à une petite séance de torture BDSM.

 

VVVVVVRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

On dit aussi que plus vous vous faites tatouer, plus vous supporter la douleur. Et c'est en partie vrai, on acquiert de l'expérience, on appréhende moins, on gère mieux son anxiété, la tolérance mentale ou sa résistance psychologique augmente face au stress physiologique de ces microagressions.

 

VVVVVVRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

On supporte mieux la douleur, mais on en devient pas immunisé pour autant aux maladies, j'en suis la preuve vivante. Il faut arrêter avec cette idée reçue, véhiculée pendant des décennies par l'image que l'on se faisait des Maoris, des marins ou des bikers. N'oubliez pas qu'il suffit d'un gravillon pour provoquer une sortie de route.

 

VVVVVRRRRRRR

 

Ce n'est pas parce que je me sens galvanisé par les endorphines ou que je me crois invincible. Si je suis ici, allongé sur cette table de massage, c'est seulement parce que je veux rester fidèle à moi-même, libre jusqu'au bout.

 

VRRRRRRRRRRRRRRRR

 

Bien sûr, j'ai conscience que finir ce tatouage en étant atteint d'une leucémie en phase terminale pourrait provoquer une infection fatale. Je n'ai pas attendu hier pour me rendre compte que mon système immunitaire est défaillant.

 

VVVVVVRRRRRRR

 

Ces milliers de petites plaies dans ma peau sont autant d'opportunités pour les bactéries d'entrer dans mon corps. Et ce qui serait une infection bénigne chez quelqu'un d'autre peut devenir grave chez moi, nous avons tous nos faiblesses et c'est aussi ce qui nous définit.

 

VRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

De ces lettres gorgées de sang, j'écris mon testament, le manifeste de mon temps, qu'il soit par effet de mode ou pour attester de l'importance de mon attachement, quel qu'en soit le sens, de ce passé avec vous.

 

VRRRRR.

samedi 14 février 2026

Briseur de coeurs


Un premier tir toucha un homme en plein dans ses parties intimes, un deuxième carreau d'arbalète vint se planter dans l’œil droit d'un vieux monsieur qui laissa tomber un bouquet de fleurs sur le sol, un troisième fut atteint d'une flèche qui traversa la main et la photo de ma femme nue qu'il tenait avec. Ils étaient dans la file d'attente qui se formait sur le perron de la boutique body house avant son ouverture, le jour de la putain de saint valentin.
En sifflotant, j'avance vers eux, ces demi-hommes implorants et gisant dans leurs propres sang. Avant de rentrer à l'intérieur du magasin, je les saluts d'un geste de la main et ils me reconnaissent immédiatement, stupéfaits non pas par mon accoutrement - ce déguisement grotesque de cupidon démoniaque - mais bien de ma présence ici. Là, vous vous demandez "mais pourquoi ce taré fait il tout ça ?" et c'est justement ici que commence mon monologue explicatif :

Tout d'abord, petite question : connaissez-vous le phénomène dit des Incels ? Vous savez ces jeunes hommes pré-puberes et complexés qui à force de jouer aux jeux vidéos se convainquent qu'aller faire une tuerie de masse réglera leurs problèmes de popularité auprès de la gent féminine. En me regardant, vous dites, mais qu'en est il des hommes de la quarantaine désabusés qui ne touchent plus leurs femmes?! A-t-on donné un nom à ce phénomène social? Ça représente combien de personnes d'après vous ? 
Réponse : plus que vous ne le pensez.
Ces hommes qui d'apparence ont tout réussi dans leurs vies sovialement parlant, que ce soit aussi bien professionnellement que personnellement, se voit pourtant étrangement intégrer la catégorie d'individus en proie à ce qu'on appel "la misère sexuelle". C'était précisément le cas de Pierre, qui en dépit de tous ses efforts, ses cadeaux intéressés et ses gestes romantiques désespérés s'était retrouvé dans cette situation, celle d'un meuble en trop dans une maison remplie d'ustensile pour bébé. La demeure du jeune couple fougueux avait laissé place à un sanctuaire érigé à la gloire d'un démon à l'apparence juvénile d'un chérubin, autant insomniaque qu'ingrat et aux humeurs sonores. Les consoles de jeux vidéo, les livres et autres objets de décorations avait peu à peu disparu au profit des jouets et peluches. Les murs qui était il n'y a pas si longtemps d'un blanc immaculé avait pris une teinte rose pale et des paillettes avaient même commencé à apparaitre par endroit. Finit les soirées pizza-bières-et-foot avec les copains, les nuits torrides avec madame ou même les grasses matinées tranquilles, non, tout ça, c'était de l'histoire ancienne. Bonjour les cernes, les cheveux blancs (quand il en reste) et les couilles pleines au point que cela forme une accumulation de smegma sous votre prépuce ou une putain de calcification dans votre prostate. Il n'y a rien à faire pour évacuer ses années de frustrations, à finir vos soirées à vous branler tout seul et secrètement dans votre canapé une fois tout le monde endormi dans la maisonnée. Personne je dis bien personne, à part votre version de vous-même plus jeune et célibataire, qui se couchait avec des morceaux d'essuie-tout encore collés au gland, ne se sent plus misérables que vous à ce moment-là. Pourtant, en apparence, vous avez tout pour être heureux et c'est précisément ce qu'il vous fait culpabiliser, au moment même où la première goutte de foutre jaillit de votre urètre. Vous avez l'impression de tromper votre femme, toute votre famille et vos ancêtres, que le monde entier vous juge, même la dernière des putes de la plus confidentielle des vidéos amateurs du fin fond du net. Mais cela aussi, devient compliqué de nos jours, on ne peut plus se branler tranquillement.
Maintenant, avant d'accéder à des sites pornos, on vous demande de vous connecter sur des plateformes qui vérifient votre âge par email. 
On veut aseptiser le monde. Aujourd'hui tout est artificiel, synthétique, plastifié. Ils sont allés jusqu'à en foutre dans les femmes et certain on même commencé à baiser des machines, c'est dire. Regardez ici, dans ce "bodychose" (bodyshop ou bodyhouse, je ne sais plus), c'est pareil. Ce magasin qu'on aimerait faire passer pour une enseigne de lingerie, n'est en réalité rien de moins qu'un sexshop à qui ont a fait un "rebranding" sexy. Ni plus ni moins. Que voulez-vous, c'est ça l'ère du féminisme moderne. Dans le même genre, vous avez aussi celles qui vous disent "je suis créatrice de contenu pour adulte" pour "je fais du porno en ligne". C'est ce que j'aurais du comprendre quand ma femme qui était mère au foyer m'a annoncé ça, pour soi-disant "reprendre une activité" et "mettre du beurre dans les épinards", sous prétexte que certaine de ses amies faisaient ça en guise de "complément de salaire".

J'aurais du mieux écouter ce jour-là, où elle m'a annoncé qu'elle ouvrait un compte onlyfan sans me le dire explicitement. En même temps j'étais loin de me douter que ma femme, qui était jusque là une mère au foyer tout a fait respectable pour ne pas dire modèle, que certains auraient qualifié péjorativement de "trad wife", se retrouverait à montrer son cul sur internet.
Et vous savez ce qui est le pire dans tout ça ? C'est qu'elle me fait passer après ses "fans", "followers", à la fin de sa journée, après avoir fait des "lives sessions", elle me fait le coup de la migraine! Vous y croyez vous?! À croire qu'elle donne tout pour "ses fans" et il ne me reste que les miettes, les problèmes du quotidien sans les bénéfices de ce qu'implique une relation avec une professionnelle du sexe. À ce tarif-là, autant devenir client. Les clients parlons-en, ils sont pour la plupart des gens qu'on connait, des voisins, des collègues de travail, l'instituteur de l'école de nos enfants, notre banquier, et même des membres de notre famille. Je soupçonne certains comptes anonymes d'appartenir à son beau père, le compagnon de sa mère qui l'a élevé comme sa propre fille. On peut difficilement faire plus glauque. Comment je sais tout cela ? Parce que je me suis tout simplement connecté sur son compte pour voir! Et je ne me suis pas seulement contenté de fouiller, j'en ai aussi profité pour organiser une petite rencontre avec séance de dédicace au body house pour la st Valentin. Après tout, pourquoi les charros n'auraient pas aussi droit de célébrer l'amour une fois par an! J'ai même poussé le vice en me déguisant pour l'occasion avec mes lunettes de soleil en forme de cœur, mes fausses ailes d'anges et mon arbalète. Aujourd’hui, je suis Cupidon, ange de la mort, pas de l'amour car l'amour est mort.
C'était aussi surtout pour moi, une façon de réunir ses "fans" au même endroit et de les buter tous en une seule fois. De faire une brochette de porcs.
Vous vous imaginez quoi bande de pervers que j'allais gentiment vous regarder vous branler sur ma femme comme le dernier des cocus et des impuissants?!

Les sirènes retentissent, avec les crissements des pneus sous l'effet du freinage soudain des voitures de Police. Le bâtiment est rapidement encerclé. Rien de surprenant en soit, c'était quelque chose auquel je m'étais préparé. Des hommes encagoulés et tout vêtus de noir font leurs apparitions. Ils m'envoient un négociateur, mais font l'erreur de mettre un mec qui pourrait tout à fait avoir le profil des abonnés de ma femme. Moi tout ce que je veux, c'est lui parler à elle, pas à cet encagoulé bodybuildé, alors ils finissent par accéder à ma demande. Vingt minutes plus tard, j'entends un hélicoptère se poser sur le parking devant le magasin. Ils ont mis moins longtemps qu'un livreur uber eats ne l'aurait fait pour me livrer, si j’avais su j'aurais commandé une pizza avec tout ça, mais ils auraient probablement foutu des somnifères ou des laxatifs dedans. C'est elle qui s'avance vers moi, tremblante, les mains jointes et les yeux embués de larmes, comme si elle venait me demander pardon. Un reflet argenté m'éblouit un instant, cela doit être son alliance. Et comme un flash, je la revois, s'avancer vers moi, dans l'allée de l'église, le jour de notre cérémonie de mariage. Cet étrange flashback inopportun m'a fait baisser la garde, momentanément, si bien que j'en ai oublié les points rouges des lasers des tireurs embusqués qui se baladent sur mon visage et me donnent l'air d'avoir la varicelle. Elle est maintenant à ma hauteur, tend les bras et m'enlace. Las de toute cette histoire, je voudrais que tous ces gens disparaissent et qu'il ne reste que nous deux.
Sa présence devrait me rassurer, mais je sens comme un trou se former dans mon cœur, la douleur subsiste, elle persiste. Et j'ai ce gout étrange dans la bouche, un mélange de fer et de sel, de larmes et de sang mêlés. C'est donc ça, la saveur douce amère de la vengeance, à moins qu'elle ne soit celle de la dernière trahison d'un être aimé. Ce que j'ai vu dans ses mains briller, alors qu'elle avançait vers moi, ce n'était pas sa bague, mais bien la dague, le couteau planté dans mon dos avec lequel qu'elle me poignardera. Mon cœur s'est arrêté de battre, mais pas de saigner, mes yeux ont arrêté de voir, mais pas de pleurer.