vendredi 1 mars 2024

Sourire figé


Je suis sûr qu'elle peut m'entendre, d'une caresse je glisse une de ses mèches de cheveux derrière son oreille.
Il y a des personnes avec qui vous avez un lien si fort qu'elles pourraient bien se trouver à l'autre bout de la planète que vous auriez toujours l'impression d'être aussi proche.
Comme si vous communiquiez par la pensée. Ceux qui ont perdu ou connu quelqu'un qui était dans le coma savent de quoi je parle.
J'enserre sa main avec les miennes pour la réchauffer et lui murmure "mon amour, c'est l'heure du bain" au creux de l'oreille.
Parce qu'elle ne peut pas bouger c'est moi qui doit m'occuper de sa toilette.
Je pose le bouchon au fond de la baignoire et y fait couler l'eau jusqu'à ce quelle soit chaude et suffisamment remplie puis reviens vers ma femme.
Non sans difficulté, je la porte jusqu'à la baignoire et la dépose délicatement.
D'une main je fait ruisseler l'eau sur ces cuisses.
Je trempe le gant (ou la fleur de douche) dans la mousse et le fait glisser sur sa peau, sur son cou et sa nuque, sa poitrine et ses épaules, son ventre et son sexe.
Tout en tendresse, je la caresse, mon doigt se hasardant sur ses lèvres et son clitoris sans qu'elle ne réagisse, ni consentement, ni révulsion.
Alors, je remonte l’éponge sur ses bras et son dos.
Ensuite je fait basculer sa tête en arrière, me saisit du pommeau de douche et arrose ses cheveux.
Je masse son crane lentement avec le shampoing et toujours aucune réponse à mes différent stimulus, même pas un frémissement ou un spasme nerveux. Rien.
C'est en soulevant ses cheveux pour dégager sa nuque que je remarque avec horreur une tache sombre sur sa peau, une sorte de champignon ou de moisissure, une nécrose.
Je pourrais me faire aider...enfin c'est ce qu'ils me diraient, mais si ils savaient, les gens ne comprendraient pas, ils trouveraient tout cela malsain.
Ils me jugeraient, on me ferait interner sans hésiter, peut être même jeter en prison. Devenu un sordide fait divers dans la presse, j'inspirerais certainement le cinéma.
Or, je ne suis pas le Norman Bates du film de Hitchcock.

Une fois rincé et séché, il est maintenant temps de l'habiller.
Qu'est ce que je vais bien pouvoir te mettre aujourd'hui?...Commençons par les dessous. Regardons ce que tu as en lingerie.
Après tout, ce n'est pas parce que tu es...disons que ta condition ne t’empêche pas d'être coquette.
Tandis que je t'enfile un soutien gorge, je me fais cette réflexion : "ça a toujours été plus simple pour moi que de te l'enlever."
Ensuite c'est ton string que je passe sur tes jambes et fait remonter jusqu'à ton sexe imberbe.
Cette vulve sans poils ni trace de repousse, avec ses fines lèvres rosées lui donnerait presque des airs immaculés.
Je lui préfère une jupe à un pantalon, et puis c'est pas comme si elle allait avoir la chair de poule.
En haut? Ce ne sera pas un décolleté pour autant. Non, je trouve que ça fait trop vulgaire.
Quel paradoxe me direz-vous et je vous répondrais par l'argumentaire suivant : sachez que pour moi la lingerie c'est intime, ce n'est réservé qu'à moi et moi seul.
Alors si elle porte un décolleté ce sera accessible à tous.
C'est pour cela que je préfère la voir avec un pull à col roulé...mais bien moulant pour que ce soit sexy!
Par contre pour lui faire enfilé je dois avouer que c'est plutôt compliqué avec la rigidité.
Concernant les chaussures je ne lui en met pas, c'est trop difficile et puis c'est pas comme si elle allait s'en servir pour marcher.

Maintenant, je passe à la coiffure, on va d'abord sécher les cheveux avant de les brosser. Cela abime moins les cheveux et ça les garde plus propres plus longtemps.
J'invente rien, je l'ai lu dans un cosmo!
Et là, je vois de grosse touffes tomber à chaque coups de peigne.
Sa tignasse se clairsème à vue d’œil si bien que l'on croirait maintenant voir le crane d'une femme âgée.
Je ne sais plus quoi faire et j'ai peur d’aggraver un peu plus la situation en tentant encore quoi que ce soit.
Alors je passe au maquillage, de toute manière elle ne verra pas le haut de son crane si je ne lui montre pas.
Par contre son visage face au miroir elle ne pourra pas le louper.
Sa peau est lisse et bien rosé, sans aspérité, je n'ai pas besoin de lui appliquer du fond de teint ou de la poudre.
Un peu de far à paupière, de crayon ou d'eyeliner et elle aura presque à nouveau forme humaine.
Quand je me penche sur son visage pour lui mettre du crayon, elle tourne de l’œil, il se révulse littéralement.
Une fois fini, ses deux yeux restent bloqué dans cette position, laissant uniquement entrevoir le blanc de son globe oculaire.
Je la secoue à plusieurs reprise mais son regard reste tel quel. Avant il était sans vie, aujourd'hui on dirait celui d'un zombie.
Ce n'est juste qu'une poupée, réaliste c'est vrai, mais pas plus vivante qu'un objet.
Elle ne remplacera jamais ma femme, celle avec qui j'ai partagé 22 ans de mariage.
On fait des trucs drôlement étrange quand on est pas bien.
Pour mon deuil, ma psy voyant que je n'arrivais plus à dormir dans mon propre lit depuis, m'a conseillé une thérapie de substitution.
Autrement dit, prendre une poupée gonflable pour combler l'absence physique de ma femme, faire illusion.
Et c'est vrai que pendant un temps, ça à marché. Je retrouvais le sommeil et l’appétit.

Pendant ces dernières années, ma femme était très malade.
Sa santé déclinante la rendait totalement dépendante des autres, surtout de moi.
J'avoue que malgré les difficultés que cela occasionnait, j'aimais m'occuper d'elle.
A son chevet je me sentais utile.
Être dévoué à ma femme était la plus belle preuve d'amour que je pouvais lui donner.
Ça va vous paraitre bizarre et certainement un peu machiste si je vous dis que j'appréciais de l'avoir sous mon contrôle, ou plutôt ma protection.
Je sais aussi que pour certain tout cela leur parait insensé, c'est un peu comme si je prenais un chien après avoir perdu mon enfant et d'un coté vous avez pas vraiment tord.
Quoiqu'il en soit, j'ai beau avoir substitué ma femme à une poupée, le même problème fini toujours par revenir.
La mort me poursuit alors je la fuit. Si cela a marché une fois, je peux peut être la tromper encore une fois?
Partagé par l'envie et la culpabilité qui me rongent, je parcoure l'avenue Pigalle et ses devantures aguichantes.
Non pas comme un gosse devant un magasin de jouet mais plus comme un adolescent en pleine puberté devant les vitrines à prostitués d'Amsterdam.
Il y en aurait bien une ou deux qui m’aie tapé dans l’œil, malheureusement si j'avais le ticket, je l'ai égaré, impossible de me la faire ni échangé ni remboursé.
Quant à la garantie, il n'y en a pas pour les aléas de la vie, rien ne vous en prémuni.
Hélas, bien au contraire, je ne suis ni échangiste, ni libertin, je suis malgré moi fidèle à mon chagrin.

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